Il était une fois…un trait! Focus sur une technique: La pierre noire

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Les techniques sont au service des artistes pour exprimer leur art. D’un simple outil parfois, elles peuvent se transformer en un véritable procédé fusionnant la pratique et la pensée, métamorphosant l’idée en perceptions imagées. Focus sur la pierre noire. Composée  de carbone et d’argile, la pierre noire est une technique de dessin qui apparaît en Italie au XVème siècle. Le peintre et écrivain toscan Cennino Cennini l’évoque dans son  célèbre écrit, le Libro dell’Arte , en 1437 : « une certaine pierre noire qui vient du Piémont et qui est une pierre tendre ». Appelée pierre d’Italie, cette pietra nera s’impose rapidement car elle est très maniable. Appréciée pour son tracé ample et souple, les artistes de la Renaissance s’en servaient allègrement pour réaliser leurs esquisses sur papier, sur les murs ou sur les toiles, comme ce dessin préparatoire du peintre vénitien Le Tintoret . Aux siècles suivant, elle sera très utilisée en association à la sanguine  pour la « technique des deux crayons » et à la craie blanche pour donner naissance à la technique dite  « des trois crayons », techniques très utilisés pour le portrait, le nu et le dessin anatomique. Une prédilection très marquée chez Jean-Honoré Fragonard et les peintres français du XVIIIème siècle. La pierre noire modèle les formes, permet la mise en place des modelés et des ombres. A partir du début du XIXème siècle, elle sera graduellement supplantée  par l’utilisation du fusain et de la mine de plomb, même si sa commercialisation sous la forme d’un crayon la rend plus maniable et moins salissante que le traditionnel bâtonnet. Le peintre réaliste Gustave Courbet sait l’utiliser dans des autoportraits pour rendre le côté ombrageux de sa personnalité.

Il est intéressant de constater qu’aujourd’hui, la pierre noire est utilisée pour produire des œuvres à part entière. Sa couleur noire, sa densité sombre et son aspect mat sont appréciés par les plasticiens pour créer des dessins intenses, modulables, oniriques. Nous avons vu récemment le travail de Maud Maffei qui estompe la pierre noire afin de donner un aspect velouté, doux, nacré, créant une gamme de gris nuancé. Certains artistes contemporains ont fait de la pierre noire leur matériau de prédilection. Théodore Rousseau représentait déjà des paysages détaillés, faits de grands arbres majestueux. Le niçois Ernest Pignon-Ernest s’est fait connaître avec ses dessins charbonneux installés dans sa ville natale. Mathieu Dufois et Audrey Casalis modulent les valeurs du noir, du plus denses au plus légers, donnant au dessin des aspects cinématographiques ou créant un univers éthéré et fantastique. Parfois aussi, les artistes travaillent en réserve de blanc. La matière grasse s’oppose au grain du papier dans un rapport presque charnel, créant une osmose parfait entre deux tonalités se permettant toutes les audaces.

Ainsi, l’utilisation de la pierre noire a évolué au fil des siècles pour s’adapter aux sujets, aux supports et au travail des artistes. Une technique désormais très appréciée aussi des collectionneurs comme l’atteste la vente fin 2016 d’une étude de l’artiste italien Andrea Del Sarto, adjugé à presque 4 millions d’euros.

Marlène Pegliasco

Diplômée d’un Master en Histoire de l’Art et habitant à Toulon,j'ai créé le blog Art In Var (www.artinvar.fr) afin de partager avec mes lecteurs, la riche actualité artistique de ce beau dé...

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