Un dessin…un trait ! Portrait de Sarah Navasse-Miller 

©Sarah Navasse-Miller 

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Trulli
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#DESSIN Elle est née en 1985 au sein d’une famille de maîtres verriers qui lui transmettra le goût pour l’histoire de l’art et les compositions figurées. Après un Master en Histoire de l’Art obtenu à Paris I, Sarah Navasse-Miller s’envole vers les Etats-Unis afin d’étudier les Arts Visuels à la American University de Washington. Représentée par la Galerie Vitoux, elle a également exposé l’an dernier au Palais de l’Institut de France dans le cadre du Prix David Weill et au salon d’art contemporain DDessin. Ces dessins aux corps entremêlés sont visibles cet été à la Galerie Vachet-Delmas.

Marlène Pegliasco : Sarah, pourriez-vous présenter votre parcours?

Sarah Navasse-Miller : J’ai grandi dans un atelier de vitrail où mes deux parents pratiquaient la restauration et création de vitraux. Depuis l’âge de 5 ans ils m’invitaient à proposer des maquettes sur lesquelles eux-mêmes travaillaient. A 13 ans ils ont présenté une de mes  propositions pour la première fois dans un appel à projet, et c’est celle-ci qui a été retenue pour une salle de danse municipale. J’ai également vu beaucoup de panneaux anciens de vitraux d’églises défiler sur les tables lumineuses de l’atelier, du 16e et 19e siècle essentiellement. Ces images m’ont fascinée par le contraste entre la monumentalité de leurs compositions et la minutie de chaque pièce  de verre, peinte en 3 ou 4 couches de grisaille, et dans lesquels se cachent parfois des traces de doigts des peintres, ou bien des détails plein d’humour ou de délicatesse invisibles pour le regardeur se trouvant 12 mètres plus bas.
J’ai ainsi commencé par travailler dans l’atelier de vitrail, apprenant le dessin sur des chantiers de restauration, où des fragments de mains, de pieds ou de visages s’érodaient. Pour les compositions, c’est le dessin des réseaux de plombs qui m’a beaucoup appris: ces lignes épurées circulent à travers le vitrail. Au-delà de leur rôle structurel  (tenir toutes les pièces ensemble), elles permettent également à l’oeil de circuler dans la composition, un peu comme les géométries cachées de Fra Angelico.  En complément à ce travail d’atelier,  j’ai commencé des études d’histoire de l’art qui me nourrissaient et m’ouvraient sur d’autres univers.
Petit à petit, je me suis éloignée du vitrail pour développer une pratique plus solitaire de la peinture. J’y trouvais  une liberté plus grande que celle du travail au  plomb de la peinture sur verre, et un espace où mes recherches pouvaient être plus spontanées et immédiates. Je suis donc partie aux Etats-Unis dans une université ou j’ai été reçue avec bourse pour le “Master of Fine Arts”. J’y ai travaillé la peinture, d’observation directe le plus souvent, en rapport avec le corps dans ce qu’il a de plus commun et d’étrange à la fois.
Ce n’est qu’en rentrant en France trois  ans plus tard que le dessin a pris la place centrale dans ma pratique. Arrivée dans un petit studio sans atelier à Paris, j’ai décidé de dérouler des rouleaux de papier au mur et de travailler le dessin comme je travaillerai la peinture. En limitant mes moyens au papier, crayons et gommes, j’ouvrais une exploration plus dense où chaque dessin posait de nouvelles questions.  C’est avec une série travaillée dans ce petit espace que je suis entrée à la Casa de Vélasquez à Madrid, un lieu exceptionnel qui m’a permis de prendre confiance et de pleinement développer des fils que je commençais à suivre.  Je pensais à ce moment là revenir à la peinture, mais je suis encore au dessin depuis. Je me suis rendue compte que la peinture sur verre des vitraux était la source de mes dessins, souvent monumentaux, avec un travail de la lumière et de l’effacement.

Marlène Pegliasco: Pourquoi cette prédilection pour le corps humain, des formes très éthérées et presque fantomatiques?

Sarah Navasse-Miller  : Je me suis souvent posé cette question de la raison pour laquelle le corps me fascinait autant, et il y a sûrement plusieurs pistes que j’essaierai d’exposer ici.
La plus ancienne part d’un souvenir vague mais littéralement ancré dans mon corps: J’ai subi une lobectomie du poumon à mes huit ans. Je dessinais pendant mon séjour à l’hôpital, et j’ai un souvenir de quelque chose de viscéral entre ce que je ressentais de la blessure de mon propre corps et ce qui passait sur la page. Au delà de la forme extérieure du corps, c’est donc un état de ressenti, du mécanisme organique et de la conscience de ce que l’enveloppe corporelle cache qui m’intéresse.
Dans mon travail de peinture, c’était toute l’étrangeté et la beauté des imperfections qui me fascinaient.  L’omniprésence des images lissées et stéréotypées des corps me dérangeait, et il me manquait les représentations sublimant les traces du temps et les parties ou points de vue cachés du corps.
Enfin, ce que je travaille aujourd’hui, c’est la manière dont le corps parle, avant même l’apparition des mots, exprimant ainsi notre rapport au monde, nos frayeurs, désirs,  peurs et joies. Un détail dans la forme des épaules, le placement du cou ou des pieds peut nous toucher pour des raisons presque inconscientes. Tous ces aspects s’accumulent au fil des années : l’aspect viscéral, l’enveloppe à la fois ordinaire et étrange, et le langage inconscient du corps. Le défi étant de renouveler cette recherche et de la nourrir constamment vu les antécédents qu’elle a dans l’histoire de l’art depuis la nuit des temps!

Le traitement éthéré des corps dans mon travail est le résultat direct des outils que j’utilise: le graphite. Dans tous les cas, celui-ci est argenté et capte la lumière. Le noir le plus profond d’un 8B sera toujours lumineux. Le côté presque fantomatique me fait aujourd’hui penser à la magie des vitraux anciens ayant subis l’érosion: la grisaille peut être quasiment invisible, et perceptible que sous certaines lumières. Le temps fait disparaitre des éléments et force une attention particulière du regardeur qui doit scruter la surface pour venir chercher des traces non détectables immédiatement. L’effacement invite donc à un ralentissement du regard. Cela permet également souvent de jouer sur plusieurs lectures, cachant des éléments dans cet espace entre apparition et disparition.

Marlène Pegliasco : Quelle place occupe le dessin dans votre création?

Sarah Navasse-Miller  : Actuellement, le dessin est au centre de ma création. En limitant mes moyens, au graphite et papier, j’ai poussé plus de portes que je n’imaginais. Au début,  j’ai travaillé les valeurs, permettant de montrer ou de dissimuler des choses dans l’éblouissement de la lumière ou de l’obscurité. J’ai ensuite joué sur ce que les ombres portées pouvaient dire des choses absentes. Je pense également à la  richesse de la trace, des couches superposées comme en peinture, ou de l’effacement. Aujourd’hui, mon attention se porte de plus en plus sur le support du papier, sa forme et sa texture. Je travaille actuellement avec des papiers très variés  (dans leur teinte, souplesse, épaisseur,  fibre…) que je découpe ou déchire et colle, et qui fonctionnent comme des filtres ou des peaux, ou qui dessinent des silhouettes. La richesse des écritures et textures au graphite me paraît aussi de plus en plus infinie.
Je dirais que j’envisage le dessin comme la peinture : Ma palette est celle des feuilles que j’utilise, mes matières sont leur texture naturelle ou celle que je leur donne par les couches de travail au crayon et à la gomme. J’ai rapidement remarqué que j’avais plus d’aisance sur les grands formats, et j’ai l’impression de tout juste commencer à apprendre à apprivoiser les petits. Pour cela, je pense beaucoup aux peintures de Goya comme celle du Vol des Sorcières (de 30x40cm au Prado) qui portent en elles une monumentalité, un espace et un mouvement étonnants pour une si petite surface. Le graphite et les papiers sont donc mes outils principaux, mais ils se nourrissent de sources diverses et m’amènent sur un chemin qui continue à ouvrir des pistes d’exploration possibles.

Marlène Pegliasco : Parlez-nous des deux expositions que vous présentez à la Galerie Vachet-Delmas dans le Gard et à la Galerie Vitoux?

Sarah Navasse-Miller : L’exposition à la galerie Vachet-Delmas “Homo Ludens, l’homme qui joue” se concentre sur un élément qui était déjà partiellement présent dans mon travail: l’idée du jeu comme espace de dualité entre sérieux et fiction, entre peur et désir, entre plaisir et danger.

Homo ludens est à l’origine le titre d’un ouvrage du début du 20e siècle d’un historien néerlandais, Johan Huizinga trouvant un troisième qualificatif après l’Homo sapiens (homme qui sait) et l’Homo faber (l’homme qui fabrique). Le jeu y est décrit comme constituant « un accompagnement, un complément,  voire une partie de la vie en général. Il pare la vie, il en compense les lacunes, et à cet égard est indispensable». Dans mes dessins préparés pour cette exposition, ce n’est pas seulement la déclinaison d’une suite de jeux que j’ai voulu montrer, mais c’est surtout des situations de jeu qui permettent d’explorer notre rapport au monde.

1,2,3 Soleil par exemple montre une personne recourbée sur elle-même se cachant les yeux de ses deux mains. Elle semble marcher sur un ilot de détritus organiques. La position du corps peut évoquer celle de l’Adam et Eve quittant le paradis terrestre de Masaccio à Florence. La position évoque également une fuite ou un aveuglement face à ce qui se passe dans son environnement où des fragments d’ailes déchues jonchent le sol. Le jeu d’enfant donnant son titre à la pièce n’est donc qu’une porte d’entrée pour une pluralité de lectures.

Je m’intéresse également aux sensations créées par les situations de jeu. La désorientation que l’on peut ressentir avec les yeux bandés lors d’une partie de Colin-maillard, le monde qui se transforme lorsque l’on est dissimulé sous un drap, la tension ou l’excitation lorsque l’on se cache et que l’on a peur d’être trahi par son propre souffle… Toutes ces expériences montrent donc comment l’espace mental transforme notre environnement, notre corps, et notre rapport au monde. Cela se fait dans le jeu, mais également au quotidien où l’on projette constamment nos frayeurs et nos désirs sur notre environnement immédiat. L’espace du dessin est alors le lieu idéal pour explorer ces situations: la surface de la feuille peut accueillir l’illusion de plusieurs réalités qui se confrontent et nous parlent, tout comme dans la logique des rêves. Huizinga relève d’ailleurs que le mot « illusion » tire son étymologie de « inlusio », voulant dire « entrée dans le jeu ». Le dessin tient donc une place idéale pour l’exploration de cette thématique !

Enfin, une autre partie du jeu qui m’intéresse tient dans ce qu’il révèle de la nature de l’être humain : Douceur, curiosité, justesse, ou prédation et orgueil plus proche de l’hybris grecque. Huizinga parle lui d’une « aspiration de triomphe » chez l’homme, qui fait que de tous temps et sous toute culture la compétitivité dicte l’évolution de l’histoire. Dans ma série « Le chat et la souris », des portraits d’homme ou de femmes sont juxtaposés à des oiseaux de manières variées et plus ou moins réalistes. L’attirance entre l’être humain et l’animal joue dans cette série sur des tensions d’admiration et de prédation, soulignant ainsi l’animalité de l’homme jouant comme un chat avec sa souris.

L’exposition à Paris en Novembre chez Marie Vitoux poursuivra certaines directions ouvertes ici. Le jeu y sera toujours présent avec le titre « Sur un fil ». En revanche, il y sera plus question de fragilités et d’équilibre instables, de directions et d’interruptions. Je souhaiterais y ajouter, en plus du travail des papiers jouant le rôle de fines pellicules de peaux, une installation intégrant des fragments de peinture sur verre suspendus.
Je prends actuellement quelques jours dans ce merveilleux village de Sauve où se tient la Galerie Vachet-Delmas avant de me relancer à l’atelier où il me reste beaucoup à faire pour donner forme à cela. Peut-être que les via ferrata et falaises d’escalades de la région nourriront certaines pièces à venir…

Portrait d’une dessinatrice

Si vous étiez un dessin? Un dessin d’António Lopez Garcia, celui d’une jeune femme allongée sur un rivage aux proportions étranges.

Votre technique favorite? La gomme sur une pellicule de graphite.

Le support le plus insolite? Dans mes dernières expériences je citerais peut-être une feuille de 4cmx6cm, insolite pour moi qui aime les formats de 2 ou 3 mètres!

“Dessiner, c’est comme …. » ? Jouer. Jouer à se promener sans carte ni GPS dans un lieu inconnu qui nous attire.

Marlène Pegliasco

Diplômée d’un Master en Histoire de l’Art et habitant à Toulon,j'ai créé le blog Art In Var (www.artinvar.fr) afin de partager avec mes lecteurs, la riche actualité artistique de ce beau dé...

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