Bangkok, musée à ciel ouvert du street art?

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#BANGKOK La capitale thaïlandaise serait-elle sur le point de détrôner les capitales occidentales et de s’imposer comme la nouvelle mecque des graffeurs? C’est en tous cas le sentiment qui nous saisit lorsqu’on consulte l’ouvrage d’Alisa Phommahaxay. Dans “Bangkok Street Art. Regard sur la scène urbaine thailandaise”, elle propose un état des lieux minutieux et un recueil des plus belles fresques dans ce musée à ciel ouvert.

C’est au cours de ses voyages réguliers en Asie, qu’Alisa Phommahaxay, originaire du Laos, découvre une scène street art florissante et méconnue, bien différente de ce qu’elle a l’habitude de voir en Europe. En rentrant, elle cherche un livre pour étudier de plus près ce qu’elle perçoit comme une vraie bouffée d’oxygène. Mais mis à part la Chine et le Japon, il n’y a pratiquement aucune information sur le street art asiatique et encore moins de livre. Qu’à cela ne tienne, et sans pour autant se revendiquer photographe, elle va le réaliser elle-même, une façon de soutenir à sa façon les messages contestataires, qui selon elle, sont l’essence du street art.

Rencontre avec une jeune femme qui n’a pas froid aux yeux!

Comment l’art urbain s’inscrit-il concrètement dans les quartiers de la ville? 
Il existe plusieurs quartiers dans Bangkok où voir du graffiti/street art. La ville est immense, elle peut se permettre le « luxe » d’avoir aussi des œuvres dans le centre ville, comme  le quartier de Chinatown, et pas seulement en périphérie comme on peut le voir dans les autres grandes métropoles. (voir carte). Moi, je distinguerais 3 pionniers dans l’histoire du street art thaïlandais: Mamafaka, P7 et Alex Face. Le premier, Mamafaka, était promis à un avenir radieux. Mais il est mort brutalement en 2013 sans avoir pu inscrire son nom définitivement dans le marbre. P7, lui,  a lancé toute une génération, mais son style ‘old school’ séduit moins à présent. Enfin, Alex Face, est la seule star, avec peut être Mue Bon, qui a su se faire un nom à l’international et en occident.

Comment les graffeurs travaillent-ils, en solo ou en collectif? Peut-on dire qu’il y a une spécificité locale?

En effet, on peut dire que les Thaïs se détachent vraiment de l’influence américaine, encore qu’on sente toujours dans le graffiti une forte influence new-yorkaise). Mais leur style est très figuratif, il y a beaucoup d’animaux et personnages et il est très coloré. L’influence du folklore local et du bestiaire bouddhiste y est très prononcé. De plus, il existe beaucoup de collectifs, comme par exemple MSV Crew de Chiang Mai, avec leur propre style. Même s’ils viennent tous d’horizon différents, Ils ont presque tous une formation artistique. Et si certains artistes ne s’inscrivent pas dans un collectif précis, ils peignent souvent ensemble, ils s’entraident et s’enrichissent mutuellement.

L’essence du street-art est d’être éphémère, alors comment conserver ces œuvres?

Nous avons l’exemple de Banksy! Certaines villes choisissent de mettre des plaques de plastique pour les conserver. Mais c’est surtout le respect qui reste encore la meilleure des conservations. Dans le milieu, on se doit de respecter l”oeuvre de l’autre, et les grands noms restent sur les murs, rarement ‘toyer’ (le fait de repasser dessus).

Partout dans la ville, il y a des chantiers, alors la population est plutôt ravie de voir les murs ornés de ces fresques colorées, et Bangkok n’échappe pas à l’urbanisme galopant comme toutes les mégalopoles asiatiques. Mais c’est vrai, le street art est éphémère par essence.

Vous parlez d’un art contestataire, alors quels messages ces artistes veulent-ils faire passer?
Depuis 1932, début de la monarchie constitutionnelle, il y a eu douze coups d’état réussis, et c’est une junte militaire qui détient le pouvoir avec ce qu’on peut imaginer de censure et de répression. Le contexte politique est instable. Alors bien sûr, les artistes créent en opposition aux militaires. En revanche, il n’attaque jamais le Roi qui est un personnage sacré en Thaïlande, une sorte de demi-dieu. Ce serait un crime de lèse-majesté très réprimé.
Il est très rare de contester frontalement les militaires. Cela se fait toujours de manière détourné, excepté avec Headache Stencil ou Rap Against Dictatorship qui, eux, sont très virulent et risquent chaque fois l’emprisonnement.Ici, on peut faire de la prison pour un simple partage d’article qui relaie des informations contre le pouvoir en place ou la monarchie.

– Quelle est la reconnaissance du street art asiatique aujourd’hui sur la scène internationale? 
Jusqu’à présent, les artistes asiatiques ne sont reconnus que dans la zone pacifique, sauf comme je le disais plus tôt Alex Face et Mue Bon dans une moindre mesure. On peut dire que P7 a ouvert la voie à une nouvelle génération, même si les élèves ont depuis dépassés le maître. Alex Face est le street artiste thai qui est cité en premier quand on parle de cette scène. Mais bien qu’il ait fait une collaboration avec Mercedes, il n’est pourtant représenté par aucune galerie en Europe encore. Le seul pays ‘occidental’ qui les ‘reconnaissent’ est l’Australie, probablement par proximité géographique. En Asie, généralement, les collectionneurs achètent ‘local’. Bien sûr, il y a des artistes qui “dépassent” ce cadre, comme Murakami ou Jeff Koons, là leurs côte est partout la même. Mais dans l’ensemble, cela reste un marché local.

Dans ces régimes totalitaires asiatiques, ce qui m’intéressait avant tout de rapporter, c’était le processus de pensée suivant: Dans un régime “fort”, j’écris quelque chose sur un mur anonymement pour exprimer mon mécontentement. Alors quand le régime est autoritaire, il y a forcément une scène underground qui répond à cette privation de liberté, avec plus ou moins de visibilité. Je suis certaine qu’en Corée du Nord, il existe des personnes qui se réunissent illégalement pour créer une iconographie dissidente.

 

Alisa Phommahaxay
“Bangkok Street Art – Regard sur la scène urbaine thaïlandaise”
Critères Editions, collection Opus Délits, N°85

 

Lili Tisseyre

Journaliste puis directrice de production, Lili Tisseyre dirige la création et la gestion éditoriale des premiers contenus web pour les émissions de télé-réalité du groupe Endemol au début des...

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